Le Sénégal risque de couler.
Ces derniers jours, la situation économique semble dominer l’actualité au Sénégal :
Besoin Urgent De Liquidités : L’état veut 100 Milliards par-ci.
Situation budgétaire du Sénégal : le déficit a doublé entre 2005 et 2006, selon la Banque Mondiale, par-là.
Des titres de la presse qui confirment mon analyse. Impossibles à concevoir; et pourtant, un constat s'impose: la situation financière de l'Etat est bien pire que ce qu'on avait pu imaginer jusque là. "Après moi, le déluge" est une pensée égoïste qui pourrait bien ne plus avoir de sens désormais: la pluie a déjà commencé à tomber Mr le Président.
Le Sénégal va couler avec WADE, c’est une certitude mathématique.
- Les pompes vous donneront plus de temps, mais c'est une question de minutes. A partir de cet instant, quoi que nous fassions, le Titanic va couler.
- Mais ce navire est insubmersible!
- Il est fait de métal, monsieur. Je peux vous l'assurer, il coulera. C'est une certitude mathématique.
-- Dialogue entre l'ingénieur, et le commandant du navire, dans le film Titanic
L'Etat du Sénégal vit à crédit depuis 2002. Cela signifie qu'il dépense plus qu'il ne gagne et qu'il emprunte pour le reste. Ces emprunts sont souscrits sur les marchés financiers internationaux. Le gouvernement émet des obligations et les clients - des institutions financières, des banques, des multinationales y souscrivent. Et comme un Etat reste un créancier fiable, les souscripteurs cherchent surtout un placement sans risques.
Pour différentes raisons, les obligations sont émises par lots selon des durées diverses. trois ans minimum, dix ans. Et parfois trente ans.
Ce flux d'obligations se négocie chaque jour dans les marchés financiers. Certaines arrivent à échéance: l'Etat doit donner aux emprunteurs la somme promise. Mais, comme l’état du Sénégal a un budget déficitaire depuis 2001. Comment fait-il alors pour payer une obligation échue?
Il émet une nouvelle! C’est à dire emprunter pour payer ses dettes, voilà qui est singulier... Pourtant, ce n'est rien que de très banal dans les tractations financières avec les Etats. Ce renouvellement ininterrompu des emprunts d'Etat en a amené certains à croire à une sorte de mouvement perpétuel, comme le président WADE qui mise sur l’annulation de la dette par les bailleurs.
Grave méconnaissance du fonctionnement des marchés financiers!
En réalité, l'Etat rembourse ses dettes, mais, on l'a vu, il en contracte de nouvelles pour honorer les premières. Or, le processus n'est pas sans conséquences financières: la manœuvre n'est pas gratuite. A toutes les étapes, l'Etat est un emprunteur; il dilapide donc des fortunes au travers du paiement des intérêts, lesquels sont calculés en fonction d'un facteur crucial, le taux d'intérêt.
Tout le monde vous le dira, on ne prête qu'aux riches - parce que ceux qui prêtent pensent que leur client a les moyens de rembourser. Mais que se passe-t-il lorsque la richesse d’un Etat est mise en doute, surtout si cet Etat ne dispose pas de richesses naturelles, lorsqu'il vient quémander un nouveau crédit. On commence à se méfier. C'est exactement le problème du Sénégal au sein de ces marchés financiers colossaux où les acteurs sont des mastodontes qui font affaires à grands coups de milliards; seulement, cette vérification de l'état de santé financier de l'emprunteur se fait au travers d'une valeur plus abstraite qu'on appelle la note. Le grand public en entend peu parler, mais toutes les entreprises d'une certaine taille, les Etats, les collectivités locales, bref, tout ce qui peut emprunter à un moment ou un autre, est surveillé en permanence par des agences de notation - des "tiers neutres" qui évaluent, froidement, les capacités financières des uns et des autres. Les agences de notation ne sont pas impliquées dans les transactions, il en va de leur crédibilité. Leur jugement, la note, a un effet direct sur le taux que réclament les prêteurs pour confier de l'argent à un candidat à l'emprunt. Une bonne note permet d'emprunter à moindre frais; une mauvaise note force à payer davantage d'intérêts, et sur quelques milliards la différence se fait sentir. Les notes vont de AAA, la meilleure, à C ou D pour les cancres en faillite. Prêter à ces derniers tient à de la loterie, voire à de la folie pure et simple.
Aujourd’hui, le Sénégal dispose d’une bonne note. Pas parce-que le pays est bien géré, mais seulement que nos dirigeants ont hypothéqué le pays pour ne pas dire vendu. Malheureusement, les agences de notation ont commencé à émettre des doutes: le volume des montants empruntés par le Sénégal et la dérive des dépenses publique entament la confiance dans les capacités de l'Etat à rembourser. De l'aveu même de certains analystes, la note du Sénégal ne correspond plus aux critères BBB. Si la situation financière du pays se dégrade encore, les agences de notation finiront par baisser la note. Elles ne s'en sont pas privées pour la Cote d’Ivoire durant la guerre malgré son Café et son Cacao.
Or, la note CCC, risque d’aggraver les choses. Moins d’institutions sont susceptibles de prêter de l'argent, et ceux qui restent demandent plus cher. Dans le cas d'un renouvellement continu d'emprunts comme le cas du Sénégal, à chaque étape il faut désormais emprunter à un taux plus élevé pour rembourser les prêts qui se terminent; le montant de l'addition augmente en même temps que celui des taux d'intérêt. Le trou se creuse alors tout seul. Cela dégrade en conséquence la situation financière du pays... Et donc sa note. Le cercle vicieux s'enclenche alors.
En l'absence de terribles efforts pour redresser la barre, l'accélération est vertigineuse, jusqu'à sa conclusion.
En effet, le processus n'est pas sans fin: il arrive un moment où plus personne ne veut prendre le risque de prêter de l'argent. Les dettes ne sont alors plus reportées dans le futur. Il faut désormais les payer. Mais comme il n'y a plus d'argent dans les caisses puisque l'Etat empruntait pour payer ses dettes, il ne reste rien pour personne - ni pour rembourser ceux qui réclament paiement de leur dû, ni pour payer toutes les autres dépenses du gouvernement. C'est la banqueroute et cette faillite entraîne le non paiement des salaires de l’administration.
Les bailleurs prêteurs ont aussi des comptes à rendre. Ce sont des banques, des fonds d’investissement, et ils placent de l'argent dans l'intérêt de leurs associés. Leur conduite est soumise à des règles de gestion strictes; ils ne prêtent pas de l'argent à n'importe qui. Ils ont l'interdiction de prêter à des débiteurs douteux - c'est-à-dire, un pays avec une note de CCC- ou pire. La dégradation de la note du Sénégal à ce niveau provoque donc plus qu'une simple hausse des taux, comme les fois précédentes. Elle sonne la faillite. Il n'y a plus de prêteur institutionnel pour accepter les obligations émises par le Sénégal. Cause pour laquelle, le Sénégal se tourne vers la BCEAO et l’UEMOA. Quant à ses derniers, quand bien même le voudraient-elles, elles n'ont pas assez d'argent en réserve pour financer les montants colossaux que demande le pays.
Incapable de renouveler sa dette auprès des bailleurs d’Europe et d’Asie, le Sénégal se retrouve avec une situation financière catastrophique. C'est un coup de tonnerre. Elle n'a plus d'argent liquide ni pour son fonctionnement, ni pour payer les obligations qui viennent d'arriver à échéance. La crise est là.
Confronté à cette urgence, le gouvernement tente de réagir: il faut trouver des alternatives au marché financier. Les institutions existent – la BCEAO, l'UEMOA appelés à la rescousse au nom de la "solidarité sous régionale. Mais si les accords de principe sont faciles à obtenir, le diable est dans les détails: le Sénégal contracte des prêts, pas des dons. C'est un pays riche en ressources humaines et halieutiques qui ne doit son infortune qu'à sa mauvaise gestion. En plus, elle doit aussi trouver un moyen de rembourser toutes les dettes qui parviennent peu à peu à l'échéance. Chacun vient donc avec son lot de conditions, demande des garanties, réclame des gages en échange de son obole. L'heure de l’alternative politique a sonné. Elle interviendra à marche forcée.
Dos au mur, essayant de sauver ce qui peut l'être, le Président WADE n'a pas d'autre choix que de démissionner. La crise est d'autant plus grave qu'avec un pouvoir politique incapable, la menace de l'extrémisme pèse. Chacun sait que la démagogie ne règle rien, mais qu'elle offre une palette infinie de solutions aussi séduisantes que fausses, avec ses coupables tous trouvés: le libéralisme, la dictature, le capitalisme... Et les politiques pourraient bien se réfugier dans se discours aussi éculé que sécurisant.
La banqueroute du Sénégal arrive peu à peu au centre du débat politique. Il y a juste deux ans, évoquer ce genre d'idées ouvertement n'aurait provoqué que ricanements; aujourd'hui, le sujet fait le tour du monde. On peut se réjouir de l'ouverture d'esprit des Sénégalais face à cette situation. On peut aussi s'en inquiéter.
Dans les rues, tout est calme; la vie suit son cours. L'annonce d'une tempête aussi prochaine que violente semble difficile à croire. La crise nous guette pourtant. Aucun régime, aucune force politique ne peut s'affranchir des limites physique de la réalité. Or, la comptabilité est soumise à de telles lois; elles sont aussi implacables que la gravité terrestre. L'illusion ne peut y régner que de façon temporaire. Il n'y a guère de débat en vérité, seulement un devoir d'information: le chemin de moindre résistance mènera le Sénégal à la faillite. Aucun doute là-dessus. Nulle croissance, nulle découverte technologique majeure ne pourra sortir le pays de la fosse que le PDS a creusée.
En fait, compte tenu de la situation actuelle, l'effondrement reste probable même dans l'hypothèse (totalement fantaisiste à l'heure actuelle) d'un gouvernement à la fois combatif et bien inspiré, qui prendrait les problèmes à bras-le-corps pour les affronter de la bonne façon - un gouvernement technocrate, par exemple. Nous en sommes plus éloignés que jamais, reste une seule question: quand?
Idrissa Ben SENE