Un avis au service de la nation
1. La pertinence d’abord.
Les Assises sont-elles vraiment nécessaires ? Répondent-elles à un besoin réel du pays ? Oui, sans hésiter. Car, comme indiqué dans les Termes de Référence des Assises, le pays traverse une période difficile faite de rupture du dialogue entre le Pouvoir et l’Opposition et de détérioration du pouvoir d’achat des populations. Il est donc essentiel que les forces vives du pays se penchent sur sa situation et s’évertuent à trouver des solutions aux problèmes constatés. Il ne s’agit point d’une Conférence nationale souveraine (similaire aux expériences du Bénin de 1990 et du Niger de 1991), mais d’une simple occasion de dialogue destinée à trouver une majorité d’idées et une « solution consensuelle globale, efficace et durable à la grave crise multidimensionnelle (éthique, politique, économique, sociale et culturelle) qui sévit dans le pays ».
Plus spécifiquement, les Assises visent, selon leurs initiateurs, à :
dresser l’état de la crise nationale,
proposer des réponses appropriées aux urgences et priorités du présent et du proche avenir ;
bâtir un consensus dynamique sur les principes essentiels fondant une bonne gouvernance politique et
un Etat de droit, une gouvernance économique de qualité, transparente et soucieuse des intérêts nationaux, une gouvernance sociale, culturelle et sportive basée sur des valeurs de
progrès ;
concevoir les mécanismes d’un dialogue périodique et pérenne au niveau politique, économique, social,
culturel et sportif entre, d’une part, le pouvoir et l’opposition et, d’autre part, le pouvoir et les partenaires sociaux, afin de créer les conditions du développement du pays dans la paix
civile, la démocratie, la stabilité et la sécurité.
Les thèmes prévus pour être débattus couvrent ainsi : (i) la gouvernance politique, (ii) la gouvernance économique et financière, (iii) la gouvernance sociale, (iv) le monde rural et le secteur primaire en général, (v) l’éducation et la formation, (vi) la santé, (vii) la culture, (viii) la jeunesse, l’emploi et l’insertion socioprofessionnelle, (ix) la dimension genre et la promotion de la femme, (x) la situation des personnes âgées, (xi) le problème des migrations, (xii) le défi écologique, (xiii) les questions liées aux sports, (xiv) les questions liées à l’éthique, aux comportements et aux valeurs.
2. De la cohérence de la démarche
La pertinence des Assises étant établie, demeure la question de la cohérence du processus choisi pour les préparer et les organiser. Le FSS, une fois qu’il a retenu le principe de tenir les Assises, a invité plusieurs Organisations de la Société civile à se joindre à lui et a fait de même avec le Pouvoir qui a décliné son offre. La Société civile s’est ensuite vue attribuer de larges prérogatives dans le pilotage des Assises. C’est elle qui a pensé l’architecture des Assises et l’a fait adopter par les plénipotentiaires du FSS. C’est elle qui va diriger les Assises, les partis politiques ne jouant, du moins, au point de vue formel, qu’un rôle mineur dans la direction des choses.
Si toutes les composantes de la sphère politique étaient présentes, il n’y aurait rien à dire sur le rôle attribué à la Société civile qui, comme le montre l’exemple réussi du Bénin en 1990, peut, de cette façon, faciliter la réalisation de consensus forts entre acteurs de la classe politique. Mais, en l’absence de l’Etat et des partis au Pouvoir, il devient plus problématique pour la Société civile de jouer une fonction de leadership des Assises. Car, de facto, elle devient l’alliée objective de l’Opposition dans sa dénonciation de la mal gouvernance qui gangrène le pays. Elle renforce ainsi le président Wade dans sa conviction, pas forcément fondée, que la Société civile fait de la politique et se compte parmi ses opposants. La dureté des expressions utilisées dans les TDR des Assises, et qui reprennent, presque mot à mot, les travers dénoncés continuellement par les opposants du régime, en est une parfaite illustration.
Il eût donc été plus prudent pour la Société civile, dès lors que le niveau de représentation aux Assises était devenue déséquilibrée, de ne pas accepter de piloter les Assises, de laisser le leadership au FSS et d’apporter uniquement sa contribution dans les débats des Assises comme le veut l’esprit citoyen et républicain qui l’anime.
3. Quelle sera l’attitude de l’Etat et des partisans du président Wade ?
Jusqu’ici le camp du Pouvoir a été très réservé sur les Assises, en dehors de l’intervention laconique du Président Wade, à travers une interview au journal le Soleil (en date du 19 mai 2008), déclinant l’invitation qui lui a été adressée. Est-ce le calme qui annonce la tempête ? Le PDS et ses alliés pourront-ils vraiment assister les bras croisés et laisser les Assises se dérouler en toute sérénité ? Une telle attitude serait fort surprenante, eu égard à la culture de confrontation qui irrigue le PDS. Même si ce scénario de la retenue ne doit pas être rigoureusement écarté, il est possible d’en dresser deux autres. Le premier, c’est celui de la déstabilisation, consistant à convaincre, par des moyens divers, plusieurs organisations membres à rompre les amarres des Assises, affaiblissant la cohésion interne et réduisant le niveau de participation. Le second, c’est celui du sabotage, qui ferait adopter aux partisans du Pouvoir une logique offensive pour empêcher la tenue des consultations décentralisées. Devant le chaos généré par les bisbilles, les préfets feraient vite de signer des arrêtés d’interdiction de réunion, sapant d’emblée la portée des Assises.
On peut penser que la présence d’officiers supérieurs de l’Armée pourrait pousser le PDS à adopter une position plus prudente (peut-être que c’est ce qui a motivé le FSS à faire appel à eux), mais la seule garantie que le calme pourra régner durant les trois ou six mois que vont durer les Assises, ce serait que le président Wade en personne intervienne dès la semaine prochaine pour demander à ses partisans de ne pas chercher, par quelconque moyen, de troubler les Assises. Il ferait ainsi preuve de haute responsabilité, tout en conservant une cohérence à sa décision de ne prendre part à des Assises convoquées par une Opposition qui conteste sa légitimité.
4. Le succès des Assises dépendra de la qualité de l’organisation du travail
La réussite des Assises se mesurera à l’aune de la qualité de son déroulement. A cet effet, ses organisateurs auront un lourd défi de tenir des réunions crédibles au niveau départemental, de coordonner efficacement les multiples interventions et de bien communiquer sur la durée.
L’autre défi à relever concerne la cohésion interne des membres. Dans les TDR, il est noté que le Comité national de pilotage est constitué par l’ensemble des représentants des organisations ayant accepté d’y participer, à raison d’un délégué titulaire et d’un suppléant par organisme membre. Or le mode de décision adopté, la règle du consensus, pourrait très vite se révéler contre-productif, si certaines organisations, de bonne ou de mauvaise foi, décident de bloquer l’obtention de consensus. Le Comité de pilotage des Assises devrait ainsi, dès le 1er juin 2008, proposer la modification de ce principe du consensus, pour faire place au principe de décision à la majorité des deux tiers.
5. L’efficacité et l’impact réel des Assises dépendront de facteurs de nature différente
Les Assises, dès lors qu’elles impliquent les partis politiques, ne pourraient représenter uniquement des rencontres scientifiques, du même type que les colloques , dont le seul but est de faire avancer les connaissances sur des problématiques données et de faire éventuellement un plaidoyer pour l’adoption des recommandations par les décideurs. Les initiateurs l’ont bien compris en indiquant que « les participants doivent accepter que les conclusions consensuelles de même que les recommandations qui en seront issues s’imposent à tous et, par conséquent, engagent chacun à les appliquer et à les faire appliquer ». Toutefois, rien n’a été dit sur les mécanismes de mise en œuvre des conclusions et des recommandations qui ne seront définis qu’au terme des Assises. Pour corriger l’incertitude ainsi créée et prouver sa sincérité dans l’ouverture à la Société civile, le FSS devrait indiquer, hic et nunc, et de manière solennelle, qu’il s’engage à aller uni aux prochaines élections et, en cas de succès, en cas de succès, à mettre scrupuleusement en œuvre les décisions des Assises. Ceci permettrait à la Société civile d’avoir bonne conscience en allant aux Assises, en se disant qu’elle pourra au moins influencer effectivement le programme de gouvernement futur d’une partie de la classe politique, en y incluant des exigences fortes des citoyens pour une gouvernance de qualité, transparente et soucieuse uniquement des intérêts de la Nation.
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